L'heure d'été

Publié le 2 Mai 2016

Oui, bon, je sais, les articles ici sont plus espacés que les bons romans de Michel Houellebecq (depuis Extension du domaine de la lutte, ça remonte !) Mais ce coup-ci, j’ai une bonne excuse. Non, ce n’est pas des nuits blanches passées à Nuit Debout. C’est encore mieux : j’ai passé trois semaines à l’usine.

Mon employeur a eu il y a trois mois un éclair de génie qui a conduit à mon embauche et depuis, il m’offre toute une série de moments inoubliables. La journée d’accueil, tout d’abord, dont je vous avais déjà parlé sur ce blog. La « journée métiers », autre temps fort de mon intégration au sein du groupe. C’était il y a un mois et tout ce dont je me rappelle, c’est qu’on a mangé des sandwichs au curry à midi et qu’on a eu l’occasion de tester un produit de la société par groupe de quatre. Je suis tombée avec trois ingénieurs qui ne m’ont plus adressé la parole une fois qu’ils ont su que je travaillais en finance. Un mal pour un bien, peut-être.

Le summum de ce fabuleux parcours d’intégration, c’était bien sûr mon stage ouvrier en usine. Le groupe étant historiquement français et très fier (à raison) de sa tradition ouvrière, il envoie toutes ses jeunes recrues vivre pendant trois semaines la vie d’un ouvrier lambda, dans un mauvais remake de Vis ma vie. J’ai donc atterri dans le Nord, dans une splendide usine d’environ deux mille personnes aux alentours d’une riante petite bourgade paumée. Nous étions quatre à vivre ce stage en même temps (deux ingénieurs et une comptable). Pendant trois semaines, je me suis levée à quatre heures pour démarrer avec l’équipe du matin à 5h50, ou à l’inverse, j’ai travaillé de 13h30 à 21h20 avec l’équipe de l’après-midi. J’ai vissé des boulons, clipsé des poignées de porte, connecté des fils, vérifié que les vis étaient bien en place et qu’il n’y avait pas d’accroc sur la peinture. J’ai porté mon bleu de travail et mes chaussures de chantier, et je me suis habituée aux pauses de respectivement 8, 6 et 20 minutes sur une journée de travail de huit heures. J’ai rencontré des gens très sympa, drôles, parfois chaleureux, parfois agaçants, comme partout.

J’aimerais pouvoir dire que c’était une expérience merveilleuse, car ce ne serait que rendre justice aux gens avec qui j’ai travaillé, qui tiennent ce rythme infernal des années durant tout en s’occupant de leur famille. J’ai discuté avec un monsieur que tout le monde appelait Papi qui a cotisé pendant 42 ans à l’usine et qui s’apprêtait à prendre sa retraite. Il m’a dit qu’il était content de partir, car les méthodes de travail et l’ambiance avaient bien changé. J’ai parlé à un mec de dix ans mon aîné qui avait deux hernies discales du fait de ses huit ans passés à visser des trucs courbé en deux. J’ai rencontré Steve qui manipule de la tôle toute la journée et qui a été embauché en CDI avant d’être viré et rembauché comme intérimaire. La phrase qui est le plus revenue dans la bouche de tous les ouvriers que j’ai rencontrés, c’est « De toutes façons je n’ai pas le choix ». Ils sont coincés dans une région sans emploi, eux-mêmes n’ont pas de diplômes ou pas les bons, alors ils donnent leur corps au grand capital et s’usent la santé à produire des biens de consommation pour les autres. C’était une expérience douloureuse, mais que je considère avoir eu de la chance de vivre pour trois semaines.

Maintenant que toutes les étapes de mon embauche sont validées, me revoilà dans mon open space, à dix jours de la fin de ma période d’essai. Ma N+1 (aussi dans le bureau) vient de demander à deux collègues et à moi-même de nous taire car nous discutions en nous servant un café à la machine. Bonne ambiance du lundi matin. J’ai tout un tas de choses à faire que j’essaie de repousser mais qui malheureusement ne disparaissent pas de ma to-do list.

J’ai souvent l’impression d’évoluer dans un univers ubuesque, une sorte de conte d’entreprise où la réalité se distord, où les contours des choses deviennent flous et où le bon sens n’a plus court. Faire des choses de manière idiote parce qu’on nous l’a demandé. Se poser des questions idiotes, poser des questions idiotes à quelqu’un d’autre. Recevoir des mails dont on ne comprend pas un traître mot avec pourtant marqué « Urgent » dans l’objet. Travailler deux jours sur un sujet avant de réaliser que non pas une, mais deux autres personnes l’ont déjà traité dans les trois mois précédents. Découvrir des analyses erronées, des dossiers remontant à 2009, apprendre que deux personnes de l’équipe vont partir cette année, se faire enguirlander sans raison par une dame au téléphone car elle est de notoriété publique « difficile ». Ne rien dire. Faire. Essayer de ne pas trop se poser de questions. Se détacher de son travail, lentement mais sûrement. Non, ce pays n’est pas pour la jeune femme. Pour le vieil homme peut-être à la rigueur, pour végéter en paix et attendre la retraite. Nous verrons bien où ce chemin nous mène. J’y trouve mon compte en essayant de ne pas partir trop tard et en partant en vacances grâce à mon salaire. Advienne que pourra.

Hors du boulot, tout roule. Il a fait beau hier pour le premier Mai. La station Nation était pleine de gaz lacrymo qui fait tousser. Les oiseaux chantaient et je bronzais depuis mon lit. J’ai eu tout un tas de réponses négatives pour mon manuscrit, mais ce n’est pas grave, je le renvoie, j’en commence un autre. Je suis déterminée à profiter de Paris sous le soleil. Je ne sais pas toujours quoi faire de mes doutes, de mes révoltes, de mon malaise, je tâtonne encore. J’ai envie de reprendre la musique, de faire des balades. Vous connaissez le dicton : les gens heureux n’ont pas d’histoire. Par les temps qui courent, je crois que je peux me considérer plutôt heureuse, et surtout protégée. Alors j’ai moins envie de raconter mes petites histoires qui risquent de ne pas intéresser grand monde. Je dis ça et puis je vais avoir envie de raconter ma vie la semaine prochaine et je vais poster un nouvel article ventre à terre. Paradoxes, contradictions et légèreté : Nombre Premier se met à l’heure d’été.

Rédigé par Nombre Premier

Publié dans #Ma life

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xenomorf 04/05/2016 12:04

Toujours un plaisir de te lire... je trouve cette idée de stages ouvrier excellente à vrai dire. Ca aiderai peut être les cadres à être moins nazes ou en tout cas à mettre du concret et de l'humain dans les décisions prises. Cela dit, cela n'a pas l'air d'être le cas vu ce que tu racontes de l'absurdité au quotidien. D'ailleurs, je me dis souvent, on parle de "crise" mais si on enlevait l'inertie au quotidien, la bureaucratie débile, les procédures inutiles, les petits chefs incompétents... la "crise" serait certainement moindre. Et sinon, il y a un autre dicton "les gens heureux sont ennuyeux !" ;)

Nombre Premier 26/06/2016 19:01

Merci pour ton commentaire (même si j'ai honte du délai de réponse). Tout à fait d'accord avec toi, l'idée est bonne mais je ne suis pas sûre que tout le monde en retire autant et que ça ait l'effet escompté. Je suis peut-être ennuyeuse alors, quoique, être heureux ce n'est jamais aussi simple que l'on dit :) J'espère que tu es ennuyeux aussi!

Macadam Cowboy 03/05/2016 11:48

Welcome back & Enjoy !

Nombre Premier 26/06/2016 18:55

Merci - j'espère que tu vas bien x