Féministe tant qu'il faudra

Publié le 28 Juin 2012

A mon grand étonnement, je crois que je suis féministe.

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Avant, je pensais qu'on embrassait le féminisme comme on rentrait dans les ordres ou comme on commençait une carrière. Qu'il fallait avoir reçu l'appel, la grâce. Ou bien qu'on le devenait simplement parce qu'on aimait bien militer, pour les sans-papiers comme contre le machisme.

Quand j'étais ado, le féminisme n'évoquait rien pour moi. Je me gavais de magazines féminins comme si ma vie en dépendait. Et pour une sous-douée des relations amoureuses comme moi, ces pages et ces pages de conseils débiles mais précis me rassuraient, me calmaient. J'ai toujours aimé les listes. Un article du genre "12 techniques d'approche qui marchent à tous les coups" me procurait un grand sentiment de plénitude. J'allais enfin comprendre comment ça marchait, et devenir une vraie fille, une fille comme celles qui avaient l'air de savoir comment se comporter avec les garçons depuis toujours et qui avaient déjà eu un copain.

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Bien sûr, assez rapidement (au lycée), je me suis rendue compte qu'aucun de ces trucs de magazines féminins ne marchaient. J'ai tout de même continué à les lire, un peu par habitude, beaucoup par désœuvrement. J'ai eu d'autres lectures, rencontré d'autres gens, fréquenté des garçons et des filles de toutes sortes. Quand je suis partie en prépa, j'étais plus sûre de moi et plus dégourdie, mais il restait toujours un doute lancinant qui s'attardait. Peut-on apprendre à plaire? Comment plaire plus? Que ne faut-il surtout pas faire pour déplaire? Toujours pas la moindre idée féministe. Deux ans de prépa, quatre ans d'école de commerce et un an de vie active plus tard, je ne sais vraiment pas comment j'en suis arrivée là, mais ça y est. Je suis féministe.

Evidemment, j'ai toujours pensé que les femmes étaient les égales de l'homme. Certaines féministes pensent que cela suffit pour mériter le terme. Cependant, selon moi, le féminisme va un peu plus loin. Il ne suffit pas de penser les choses, il faut les faire exister. Il y a des gens qui considèrent les femmes comme les égales des hommes, voire comme leurs supérieures, mais qui pensent tout de même qu'elles fonctionnent différemment et qu'elles doivent manœuvrer autrement pour imposer leurs idées ou pour mener leur carrière. Le charme, l'intuition, la manipulation, la séduction, et toute la chaîne des poncifs. De même, certains pensent que même si hommes et femmes naissent égaux en droits, ils resteront toujours différents par nature. Par exemple, un garçon est plus agressif ou violent qu'une fille, à cause de sa testostérone. Une femme a un instinct maternel dont l'homme serait dépourvu.

Je ne vais pas lister ici les raisons pour lesquelles toutes ces idées reçues sont un fatras complètement faux sans queue ni tête. D'autres le font si bien: Crêpe GeorgetteCaitlin Moran, Virgine Despentes, Cordelia Fine, parmi mes lectures les plus récentes. Ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est comment ma conscience à moi s'est éveillée sur ces sujets-là et pourquoi j'en suis venue à considérer comme fondamental de ne laisser passer aucune idée reçue inégalitaire. Je ne corresponds pas à l'éternel cliché de la féministe enragée, aigrie, mal-baisée qu'on aime souvent à propager (du moins, je ne crois pas...). Je suis une jeune femme de 25 ans qui se sent très bien dans son sexe. Simplement, il me semble naturel pour toute femme, et aussi tout homme!, d'être féministe, c'est-à-dire d'œuvrer pour l'égalité des hommes et des femmes. Si quelqu'un tenait des propos discriminatoires basés sur la couleur de peau, défendait un déterminisme tel que "Les Blancs sont moins bons en maths que les Noirs ", par exemple, et si chaque nouveau gouvernement français choississait de faire une photo de groupe puis une photo seulement avec le Président et, comme on dit, ses "ministres issus de la diversité", j'imagine que vous ne laisseriez pas passer? Vous auriez raison. Et il s'agit bien de la même chose quand on entend "Les hommes ont plus de besoins sexuels que les femmes" ou quand le gouvernement Ayrault fait une photo seulement avec les femmes ministres, en les mettant disproportionnellement en valeur par rapport aux hommes ministres.

J'évolue dans un milieu assez diplômé, où les gens ont souvent fait de longues études et appartiennent à des classes socioprofessionnelles plutôt élevées. Cette précision est juste là pour planter le contexte dans lequel je vis. Peu importe le niveau d'études, le salaire ou le lieu d'habitation, je crains qu'on soit toujours confronté à de la misogynie ordinaire. Je la relève à présent systématiquement, sans même y penser en fait. Je ne me suis jamais dit "A partir d'aujourd'hui, je ne laisse plus rien passer". Ca s'est fait tout seul, de par mes lectures j'imagine, mes conversations avec mes ami-e-s. Car ces réflexes n'ont heureusement quasiment jamais à ressortir lorsque je suis entre ami-e-s. Oh you, you are awesome. C'est un plaisir de connaître votre point de vue peut-être inconscient mais en tous cas rassurant sur le sujet de l'égalité.

Mais au bureau, avec des connaissances, avec parfois aussi la famille, je suis confrontée quotidiennement à de petites phrases qui me gênent aux entournures. Qui présupposent que je n'aime pas ceci ou cela parce que je suis une femme. Qui pensent que j'envisage les choses différemment parce que j'ai un vagin. J'envisage la vie d'une certaine manière à cause d'une éducation, de normes socio-culturelles, d'une histoire personnelle qui m'est propre, comme tout le monde. Et si parmi ces normes, cette éducation, cette histoire, certains modes de pensée ou d'action ont été rattachés en priorité à l'un ou l'autre des deux sexes, c'est à déplorer. Et à combattre.

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En Suède, il y a discussion pour créer un nouveau pronom personnel neutre, qui ne soit pas "il" ou "elle". On a beaucoup entendu parler de la campagne contre le Mademoiselle sur les formulaires administratifs. On peut trouver différentes idées féministes (car il n'y a pas un seul féminisme) sur toutes sortes de sujets: les femmes en politique, l'excision, les jouets pour enfant, l'allaitement, le plafond de verre... A chacun de se faire une opinion et de prendre partie s'il le souhaite. Mais de grâce, ne pas oublier le féminisme du quotidien, celui qui consiste à réfléchir sur ce qui nous entoure et à essayer de faire changer les mentalités à notre échelle.

Donc non, mec croisé dans la rue, tu n'as pas à commenter sur mon physique, même positivement. Non, Spychopat, c'est débile de dire des phrases comme "les filles, ça s'attache tellement plus vite que les garçons". Non, les magazines féminins, je ne suis pas une princesse, et au fait, tu sais qu'il y a des femmes qui aiment les femmes ou bien? Non, cher stagiaire, ta copine n'a pas forcément envie d'aller voir Tout ce qui vous attend si vous attendez un enfant au cinéma. Non, Chef, il ne faut pas s'inquièter si votre petite fille n'aime pas le rose et aime les sweat-shirts à capuche. Non, toutes les filles ne sont pas accros au shopping et oui, je sais installer l'imprimante toute seule. A l'inverse, un homme aussi peut être fort en français à l'école ou être homme au foyer sans être homosexuel ou trop faible. Et surtout, un homme peut être féministe. Je n'ose dire "il doit", car je ne veux pas être donneuse de leçons. Mais c'est tellement attirant. Quelqu'un qui défend l'égalité hommes-femmes, peu importe le genre, c'est forcément quelqu'un de bien.

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Rédigé par Nombre Premier

Publié dans #Féminisme 101

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laurent 04/07/2012 12:46


Décidément... Je croyais avoir fait une fausse manip en vous envoyant un commentaire sans l'avoir achevé et, en fait, je n'avais rien envoyé du tout. Le texte s'est
volatilisé dans les limbes électroniques, Dieu que c'est énervant ! Je vous racontais juste que hier midi, dans le 91, alors que je me rendais à un rendez-vous à Montparnasse, j'ai moi aussi eu
affaire à "la folle de mode". Tranquillement assis près d'une vitre, le regard au-dehors, l'esprit vagabondant plus loin encore, mon attention est attirée soudain par une femme qui parle trop
fort et qui, ce faisant, interrompt ma rêverie, me ramène en quelque sorte au milieu du bus dont je m'étais abstrait. Agée d'une petite soixantaine d'années, les cheveux gris ramenés en chignon,
des lunettes sur des yeux clairs et globuleux, des dents taillées et plantées à la façon des monolithes de Carnac, trois rangées de perles de pacotille autour du cou, vêtue d'une longue robe
noire droit sortie d'un vieux conte de sorcières, exhibant sur la poitrine un énorme badge plastifié indiquant "La folle de mode.com - Presse", elle parle avec une autre passagère à la
cinquantaine élégante qui ne lui répond jamais que par quelques monosyllabes et quelques mouvements de tête. Pas de silences, pas de pauses, pas de ces ponctuations muettes qui permettent de
reprendre son souffle. Je suppose que ces deux-là se connaissent mais quand, à Port-Royal, la dame chic prévient d'un geste qu'elle va descendre, l'autre prend encore le temps de lui poser une ou
deux questions qui montrent que, non, elles ne s'étaient jamais vues auparavant. Heureux de ce silence revenu, je m'apprête à reprendre le fil de mes pensées et à m'évader derechef loin de ce bus
bondé mais, patatras, voilà que l'inconnue aborde une autre de ses voisines, une mamie arabe au visage chaleureux, aux sourires pleins de bienveillance, aux yeux pleins de bonté. Impétueuse,
irrepressible comme un fleuve en crue, la lalomanie reprend de plus belle, charriant, mêlant, entrechoquant des phrases et des thèmes hétéroclites : un premier mari mort du sida ("Il m'adorait et
pendant cinq mois je l'ai rergardé mourir dans le blanc des yeux"), un second mari qui s'est suicidé (il l'adorait aussi mais cette adoration n'était apparemment pas pour lui une raison de
vivre...), un salon de mode (d'où le badge) où elle doit impérativement se rendre avant 16 heures, une femme qui ne lui répond jamais au téléphone, un Jean-Marc je crois qui "a vécu des choses
insupportables oh ça hein in-su-ppor-tables", un médecin rencontré le matin même dans la rue et qui immédiatement tombé amoureux d'elle, qui a vu tout aussi vite qu'elle avait un problème de
thyroide et qui, preuve de son coup de foudre "alors que si ça se trouve il est marié" (Rhôôô !), lui a donné son numéro de téléphone, etc., etc., etc. Ce surgissement de la folie dans
l'ordre familier du quotidien - et même lorsqu'il s'agit comme ici d'une folie somme toute inoffensive - m'a toujours effrayé et fasciné. Effrayé car en rompant les codes de convenance, les
usages de distribution de la parole entre inconnus, bref les garde-fous (c'est le cas de le dire) conventionnels régissant la forme de socialité discrète qui est la nôtre, il fait vaciller
l'ordre implicite qui règle notre immersion dans la foule et nous y assure une certaine tranquillité. Fasciné car il y a quelque chose de pitoyable, au sens propre du terme càd sans le moindre
mépris, dans cette double aliénation telle qu'elle m'apparaissait soudain dans ce bus : aliénation mentale selon le discours médical ; aliénation à un modèle d'élégance et de luxe, càd à une
idéologie de la beauté selon les philosophies de la domination symbolique ou, comme je vous le disais hier, de l'asservissement. Voilà donc, à peu près, ce que je vous avais écrit hier après
avoir trouvé sur Internet le site de cette "folle de mode" (site délirant, une fois de plus au sens médical du mot) et, de fil en aiguille, le récit de votre propre rencontre avec elle.
Ce que j'ai par ailleurs apprécié, vraiment, dans ce récit, c'est que vous narrez l'anecdote sans malveillance quand bien d'autres se seraient immédiatement moqués de cette proie facile pour les
rieurs. Je ne sais pas vous mais, moi, et malgré mon instinct de recul devant eux, je me demande toujours si celui ou celle qui manifeste un tel trouble l'a toujours manifesté ou si ce sont les
circonstances de sa vie, sans doute dramatiques si c'est le cas, qui ont fini par provoquer en lui ou en elle cette sorte de fuite de la raison par quoi, peut-être, il ou elle peut continuer à
vivre. Bonne journée.


PS : Votre texte sur le féminisme est très très bien et je l'ai commenté, sauf que pour le coup - peu habitué que je suis aux "blogs" -, je l'ai commenté avec mon vieux stylo-plume dans mes chers
carnets noirs !...


PS 2 : vous avez beaucoup d'humour, un humour qui reflète souvent une lucidité malicieuse sur notre monde tel qu'il va, qui reflète donc une intelligence alerte. Si je suis loin d'avoir tout lu,
votre commentaire de "Girls!" ou d'un roman-photo trouvé je ne sais plus où en sont de très amusants exemples.

macadam cowboy 28/06/2012 18:29


Tout est dit !

Nombre Premier 04/07/2012 14:25



Merci !