Un bon film de science-fiction en 10 leçons

Publié le 6 Juin 2012

C’est quoi, un bon film de science-fiction ? Je me pose la question –et vous la pose en retour, parce que la semaine dernière, je suis allée voir Prometheus, et je l’ai trouvé très moyen. J’ai d’abord pensé que c’était peut-être la fièvre qui m’avait embrouillé l’esprit, mais à lire les réactions de mes pairs sur Facebook, j’ai cru comprendre que personne n’avait été très enthousiasmé. Je suis super déçue, Ridley. J’y ai cru, moi, j’en ai parlé à tout le monde, j’ai frissonné d’anticipation, pendant le premier tiers du film, j’y croyais encore, et puis en fait non. Je suis très frustrée. Du coup, mon petit Ridley, essayons d’élaborer ensemble la recette inratable d’un bon film de science-fiction.

  •  A la musique, attention tu feras

Ca peut paraître trivial. Mais je suis d’avis que la BO est cruciale dans un film de science-fiction. Il s’agit de créer l’atmosphère, d’isoler le spectateur et l’histoire dans une bulle, de l’extraire de ses soucis quotidiens. Le faire prendre de la hauteur, en quelque sorte.

Exemple : la magnifique BO de Sunshine, de Danny Boyle, ou bien de 2001, l’odyssée de l’espace, de Kubrick. Ou l’inévitable Star Wars.

Ou alors, au contraire, la musique sert à souligner le contraste entre la vie « d’avant », la vie normale sur Terre, avant la catastrophe etc…, et la vie « d’après », dans l’espace ou sur une Terre dévastée. Cela souligne l’émotion de moments anodins pour nous, mais rares et précieux pour les protagonistes de l’histoire.

Exemple : la chanson de Bob Marley dans Je suis une légende, durant la scène où Will Smith lave son chien dans la baignoire.

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  • Des effets spéciaux, tu te méfieras

Qui dit science-fiction dit généralement un emploi plus ou moins modéré d’une palette d’effets spéciaux pretty cool : aliens chelous, phénomènes naturels de ouf, transformation du corps humain en zombies ou autre créature dégueu… Bon, Ridley, moi aussi, j’adore les tentacules, et qui n’aime pas voir un alien anthropophage de temps à autre ?  Mais point trop n’en faut. Il ne faut pas chercher à en caler partout, sous prétexte que plus yen a, plus le film est efficace. Surtout que ces effets se révèlent toujours plus ou moins réussis (plutôt moins que plus). Et puis, ça vieillit, la technologie. Donc, c’est comme en séduction : suggère, au lieu de tout montrer direct comme la première chagasse venue. Un peu de subtilité, damnit.

Exemple : dans Signes, de Night Shyamalan, on ne voit l’alien qu’à la toute fin (et heureusement, parce qu’il n’est pas ouf).

Contre-exemple : les bestioles qui attaquent les tributs restants à la fin de The Hunger Games. On dirait des croisements entre un hippopotame et un bouledogue.

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Voilà à quoi auraient dû ressembler les fameuses bébêtes.

  • De la distorsion du réel, tu abuseras

Edgar Allan Poe avait raison avec ses Histoires extraordinaires. Ce qui fait peur, c’est quand les choses ne sont pas telles qu’elles devraient être. Je m’explique. Si on vous balance direct des trucs délirants à la figure, type existence d’aliens, de mondes parallèles, de super pouvoirs et j’en passe, plus rien ne va vous troubler. Le contexte du film demande déjà un tel bond de l’imagination que la suite est acceptée sans que rien ne soit perturbant. Bien sûr, on peut démarrer un film directement dans un vaisseau spatial, mais créer tout de même un contexte rassurant et confortable pour le spectateur (et mieux le briser ensuite). Tentative d’illustration.

Exemples : Signes encore, et l’œuvre de ce cher Shyamalan en général. Ses films sont assez inégaux, mais tous s’appuient sur une lente et progressive distorsion du réel, qui fait flipper lentement mais très sûrement. Dans Signes, ce sont de petits « signes », justement, qui annoncent l’arrivée des extra-terrestres. Des signaux presque imperceptibles et pas d’emblée étiquetés « coucou, on arrive avec nos vaisseaux, lol ». Un chien d’ordinaire calme qui attaque une petite fille. Du bruit sur le toit. Une jambe étrange parmi les épis de mais. Ca, ça fait grave flipper, parce que c’est inattendu et surtout parce que CA NE DEVRAIT PAS ETRE LA.

Ou bien Matrix et son élégante utilisation des phénomènes borderline : déjà vu, télékinésie…

Contre-exemple : le très moyen Time, avec l’ami Justin Timberlake. Une bonne idée, mais développée avec autant de subtilité que Snooki qui drague dans Jersey Shore.

Ou bien tout simplement Prometheus, qui dès la première scène nous jette un alien étrange dans les pattes qui dissout son ADN dans nos rivières. Ca commence fort.

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  • Des explications scientifiques, avare tu ne seras pas

Le quidam moyen, il s’en fout un peu de savoir comment marche son micro-ondes ou son terminal de carte bancaire. Mais pas le spectateur d’un film de science-fiction. Il est venu pour voir de l’anticipation, pour voyager, et aussi parce qu’il aime bien envisager différents présents ou futurs possibles. Ah, et aussi parce qu’il aime bien les explosions et les monstres de l’espace, mais bon. Donc il faut répondre à sa soif de connaissances et expliquer les choses. Lui dire comment ce monstre, là, il a été crée. Pourquoi cette catastrophe a lieu maintenant. Et qui est à l’origine de ce complot top secret. Bref, sois pédagogue et surtout précis. Il faut que les explications scientifiques soient vulgarisées mais en même temps de l’ordre du plausible (même dans un futur très lointain). Comment ça, ça fait beaucoup d’exigences ? Certes, mais c’est le minimum pour sortir un bon film de SF, et pas une énième bouse oubliée dix minutes après. C’est pour ça que c’est pas mal d’adapter un roman déjà écrit, il y a moins besoin de se creuser la cervelle.

Exemples : Matrix, c’est parfait. Les frères Wachowski ont imaginé un univers parallèle cohérent et détaillé, tout se tient, banco, on aime. Enfin, surtout le premier film de la trilogie, parce qu’après ça part un peu en sucette.

Minority report, de Spielberg : ça se voit que le recueil de nouvelles  est de Philip K. Dick, c’est approndi.

Ou bien encore Sunshine, qui pècherait presque par excès d’explications techniques et théoriques (c’est un genre, il faut aimer).

Contre-exemples : le très moyen Apollo 18, où on ne pige que dalle à ce qui se passe (des araignées aliens qui ressemblent à des rochers ? Mais elles respirent comment ? Elles bouffent quoi, depuis des lustres qu’elles sont toutes seules sur la Lune ?)

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  • Des émotions fortes, naître tu feras

Bon, ceci n’est pas une règle absolue. Tout est plutôt question de genre. Il y des films de science-fiction franchement drôles (nous y reviendrons). Mais même si l’ambiance n’est pas apocalyptique, quelques scènes qui font bien flipper, ça donne un petit coup de fouet au spectateur, ça lui fait dresser les cheveux sur son siège, et ça le reconnecte avec ses émotions après qu’il a dû se concentrer très fort pour comprendre les principes de bases de la physique quantique. Ces scènes peuvent être proches du cinéma d’horreur ou de frisson, ou bien plutôt proches du cinéma d’action, haletantes, pleines de suspense.

Exemples : Très bon exemple que Sunshinedécidément : des courses-poursuites et des scènes de suspense terribles, même quand il s’agit simplement d’aller réparer un truc sur la coque du vaisseau.

Matrix évidemment, le sauvetage de Morpheus.

Alien (tous) pour leurs monstres flippants à tous les coins de couloir.

Le film coréen The Host, de Joon-Ho Bong, pourtant plutôt drôle et anti-film de SF traditionnel, mais qui n’oublie pas de saupoudrer la critique sociale de quelques scènes de monstre.

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  • La poésie, tu n’oublieras pas

Il est vrai qu’entre les explications techniques et les moments où on flippe sa mère et on défonce des méchants, dur de trouver le temps de caser un peu de poésie. Et pourtant, rien de plus poétique et touchant qu’un bon film de SF. Réflexion discrète et subtile sur l’humanité, sur l’humain, sur le futur, sur le temps, sur le destin… La science-fiction est particulièrement propice à ces interrogations. Et en un tour de caméra, le décalage entre un futur ou une dimension parallèle quelque peu grisâtre et le présent, qui fait alors office d’âge d’or perdu, peut créer un moment de grâce. Les personnages étant en outre confrontés à de graves dangers ou à des décisions lourdes de conséquence parfois pour l’humanité (ça ne rigole pas), il est plus que facile de faire naître l’émotion chez le spectateur. Mais attention, restons subtils.

Exemples : 2001, l’odyssée de l’espace bien sûr. L’étrange et délicat Moon, de Duncan Jones.

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  • L’humour, tu ne dédaigneras pas

Oui, parce qu’entre les trucs flippants, les exposés de physique-chimie et la poésie de l’espace, quand est-ce qu’on se marre ? L’humour est un élément assez difficile à intégrer à un film de SF, selon moi. Je suis assez peu friande des Mars Attack et autres Shaun of the Dead (pas taper). Mais par petites touches, quand c’est bien fait, ça accentue les contrastes avec les moments plus noirs, et c’est excellent.

Exemples : le très bon Attack the Block, un film anglais petit-budget qui est un concentré de bonnes idées, dopé à l’humour noir et à l’action rentre-dedans.

Ou bien le déjà très vieux et très grand public Le Cinquième élément. Dieu sait pourtant que je déteste Luc Besson, mais je lui tire mon chapeau pour ce space opéra assez efficace.

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  • Le quotidien, sous silence tu ne passeras pas

C’est pas parce qu’on doit sauver le monde qu’on ne prend pas de petit-déjeuner. Les enjeux sont souvent gigantesques dans les films de SF (il s’agit souvent, je le rappelle, de sauver l’humanité). Mais le spectateur n’en aime pas moins les petits détails pratiques de la vie quotidienne. Cela lui permet de s’ancrer dans l’univers qu’on lui présente (surtout s’il est futuriste), de s’y sentir impliqué et réellement transporté.

Exemples : Dans Moon, on suit justement la vie quotidienne du protagoniste principal pendant un bon moment, sur sa station lunaire.

Idem pour le par ailleurs assez banal Avatar : on ne comprend rien à comment marchent les choses sur Pandora (comment se connectent-ils aux arbres avec leurs cheveux, personne ne l’explique), mais le quotidien des Na’vis est assez détaillé.

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  • Dans ton genre, tu te cantonneras

La SF, c’est aussi Transformers et autres Green Lantern, je suis au regret de vous le dire. Les comics et les jouets pour enfants produisent des films de science-fiction pas forcément mauvais, simplement dans un tout autre genre qu’un 2001, l’odyssée de l’espace. Mais tout le monde n’est pas Kubrick, et tout le monde n’a pas envie de voir du Kubrick tout le temps non plus. Rien de mal à faire un film de SF grand public, tant qu’il est bon dans son propre genre. Un film sans prétention, mais efficace, qui fait passer un bon moment. On est au cinéma, pas à l’Académie Française.

Exemples : Attack the Block, parfait dans son style « petit film qui déménage ».

Avatar, très bien dans la catégorie « block buster grand public un peu gnangnan plein d’effets spéciaux » (comme Titanic en son temps).

Iron Man, pas trop mal comme « film de super-héros ».

Je ne mets pas de contre-exemples, il y en a tellement !

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  • Une fin grandiose, tu viseras

Bah oui. A dispo, tu as : des trous noirs, des aliens, des super-pouvoirs, des technologies avancées, un futur apocalyptique… Il y a moyen de faire une fin qui déchire, qui reste dans la rétine, qui en mette plein la vue. Ce n’est pas une obligation, hein. Mais moi, j’aime bien.

Exemples : le jouissif La cabane dans les bois, avec sa fin choc et inattendue.

Ou l'incroyable fin de Sunshine.

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Bon Ridley, je crois qu'on y voit plus clair. J'espère que tu appliqueras ma recette la prochaine fois. Chers lecteurs, n'hésitez pas à l'enrichir ou à la corriger en commentaires!

Rédigé par Nombre Premier

Publié dans #Films TV Books & Music

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L
<br /> Ok, je note donc (pour la seconde fois) La cabane dans les bois, et Attack the Block... (très bon article, comme toujours !)<br />
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N
<br /> <br /> Oui, je suis très insistante quand j'aime un film :)<br /> <br /> <br /> Merci de ton commentaire Luke!<br /> <br /> <br /> <br />
R
<br /> Quelques références à Matrix, and I like it ! :)<br />
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N
<br /> <br /> Merci R2miB, moi aussi i like it!<br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> Très bel article riche en très beaux exemples. Pour moi, ce qui fait l'essence d'un bon film de SF c'est tout simplement sa capacité à transporter le spectateur dans un autre univers cohérent,<br /> humain et plapable qui chamboule norte conception du réel.<br />
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N
<br /> <br /> Ah merci beaucoup Movie Slayer, ton aval en cinéma me fait toujours rougir les joues. Tout à fait d'accord avec ta définition, où le "cohérent" est aussi important que le "palpable". Vivement la<br /> prochaine découverte d'une perle du genre!<br /> <br /> <br /> <br />