Adopte une fille (2)

Publié le 4 Juillet 2012

Cher gars, 

Merci pour ce message pas franchement agréable mais toujours aussi honnête. C’est important dans un couple de parler de ses sentiments, de ses émotions. C’est rare, les garçons sensibles comme toi, de nos jours.

Je précise que je fais un peu d’ironie, au cas où celle-ci t’aurait échappé. Ton compte-rendu de notre premier rendez-vous ne manquait pas de sel. Contente de savoir que je t’ai plu, du moins en photo et au début. Toi aussi, sur papier glacé, tu étais assez affriolant, encore un polo, noir cette fois, tes cheveux bruns coupés court, les buttes Chaumont en arrière-plan, le soleil sur ton front, un petit sourire mystérieux. Je t’ai reconnu tout de suite : tu étais appuyé contre la barrière qui fait face à la fontaine Saint-Michel, drapé dans ta dignité, craignant le lapin ou le boudin. J’étais avec un pote au téléphone, je t’ai décrit vite fait, il m’a dit de m’amuser et de l’appeler après pour débriefer.

J’avais envie d’un Coca, j’ai pris un Coca. Boisson rassurante, confortable par excellence pour moi. Elle m’a mis à l’aise et m’a permis de continuer à t’écouter sereinement. Nous n’avons pas « parlé du travail », tu as parlé de ton travail. J’en sais plus sur ta vie de bureau que sur ma propre mère. Tu vas me dire que c’est ma faute, je continuais à poser des questions. C’est-à-dire que quand il y a un blanc dans la conversation, j’ai tendance à le remplir aussitôt en relançant mon interlocuteur. Toi par contre, tu n’avais pas l’air pressé d’abréger les silences, tu souriais de la même manière mystérieuse que sur la photo. Pas l’air pressé non plus d’en apprendre plus sur moi, vu que tu ne m’as posé qu’une seule question : « Tu fais quoi dans la vie ? » C’est sûr que quand on bosse en finance, on s’illustre rarement à ce moment-là de la discussion.

Assez rapidement, tu as proposé une crêpe, je n’étais ni pour ni contre, je t’ai suivi. J’ai bien compris le signal que tu m’as envoyé en réglant nos consommations : je te plais (un peu). Ca m’a détendu. Je sentais ton regard en coin lorsque l’on marchait, la subtile tension qui circulait entre nous. C’était comme se prendre une bouffée de désir sexuel en plein visage, par accident. Dommage, je n’avais toujours pas décidé si tu me plaisais ou non. Tu n’étais pas désagréable, assez sociable, plutôt poli, pas moche du tout. Restait à cocher intéressant et pas égocentrique sur ma liste.

Concernant le menu, tu as vu juste, j’ai bien emprunté ce cheminement de pensée avant de commander ma jambon-fromage. Mais ça m’a pris trente secondes pour faire mon choix. Ensuite, je te regardais, toi. Ta façon de te tenir, de te taire, de t’appuyer en arrière contre le dossier, de regarder au loin, de dépecer nerveusement ta serviette en papier. Tes mains s’agitaient dans le vide et je me disais : Est-ce que je pourrais me laisser toucher par ces mains-là ce soir ? Est-ce que je les imagine sur ma nuque, sur mes seins, entre mes jambes ? Et ces bras ? Et ce visage, le voir bouger au-dessus de moi ? Me frotter à ce corps ce soir, un autre soir, peut-être encore et encore, pour toujours ?

On a passé commande et la conversation a repris. Tu approches de la trentaine, tu n’as pas l’air pressé de fusionner certains aspects de ta vie avec ceux de quelqu’un d’autre, mais tu es assez conformiste et tu ressens une certaine pression sociale. Mariage en vue dans trois ou quatre ans. Tu es plutôt sûr de toi, un peu dur même, avec un mépris inconscient et souterrain de l’image que tu te fais de « la femme », cette princesse qui attend qu’on vienne la sauver et qu’il faut ensuite entretenir et protéger toute sa vie. Ca va, j’ai le droit de faire de la psychologie de comptoir, tu as écrit cinq lignes sur le choix d’une crêpe.

Tu évoques le fait que tu aimerais avoir une passion, dans le seul but d’éblouir ton interlocuteur. Si tu m’avais posé la question, une question, tu aurais appris que j’en ai plusieurs, dans le seul but de me faire plaisir. Et non, réciter les catégories de PornHub ne compte pas, c’est trop facile (sauf Funny, parce qu’on s’en rappelle rarement). Tu vois, j’ai pu un peu dessiner ton univers à travers tout ce que tu m’as raconté en deux heures, mais tu n’as rien cherché à connaître du mien. Je ne suis pas une groupie ou un side-kick. Je ne suis pas Robin, on est tous les deux Batman. En t’écoutant parler, faire des blagues et me regarder, j’avais l’impression d’entrapercevoir l’avenir, loin devant.

Ce soir, on pourrait coucher ensemble. Pourquoi pas. Je n’en ai pas tellement envie, mais ce n'est pas parce que tu ne me plais pas. On irait chez moi, on basculerait sur mon lit, dans mes draps, ça se passerait bien, on jouirait tous les deux, tu rentrerais chez toi. Tu me rappellerais, ou pas, pourquoi pas. On irait au cinéma, on regarderait des séries ensemble dans le canapé, on ferait la grasse matinée le dimanche et on irait au parc Monceau l’après-midi. Je sais déjà ce que j’aimerais chez toi et ce qui m’énerverait. J’aimerais ton côté rassurant, ta libido, tes talents de cuisinier et ta grande gueule. Je ne supporterais pas ton côté casanier, ton bordel récurrent, ta réticence à faire des projets et ton manque de romantisme quotidien. Je nous donne un ou deux ans peut-être. Pas spécialement envie de te présenter à mes parents. Très envie de t’attacher par contre. Je me ferais bien la Thaïlande en mode routard avec toi. Ok pour aller au mariage de ta sœur, faut voir pour partir au ski avec tes potes. D’ici dix-huit à vingt-quatre mois, nos défauts auront pris le pas sur nos qualités, et on se quittera de guerre lasse, en ayant le sentiment d’avoir perdu du temps.

Pour nous éviter cette débâcle à venir et quelques mois d’une romance tiède, j’ai préféré refuser ta proposition de dernier verre. Pas la peine de démarrer une histoire qu’on peut tracer en quelques minutes dans sa tête. Si je me lance dans quelque chose, ce ne sera pas avec quelqu’un comme toi, que je peux anticiper, deviner, et qui me décevra systématiquement, sur les petites comme sur les grandes choses. J’aimerais un mec qui a du courage, des idées, de la confiance en lui et de l’humilité. Et qui conçoit qu’être en couple, c’est faire des projets ensemble, s’épauler mutuellement. C’est une belle aventure, comme on dit. Be my player 2.

Bon allez, j’arrête ici mes considérations sentimentales avant de plagier L’amour est dans le pré. La vérité, c’est que je ne suis pas sûre de ce que je veux. Mais ce n'est pas toi en tous cas. Ca tombe bien, on est sur la même longueur d’onde à ce sujet.

Rédigé par Nombre Premier

Publié dans #Adopte un gars-une fille

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laurent 06/07/2012 23:08


Il y a plein de lettres qui manquent sur mon dernier envoi, désolé. Je tape trop vite dans la pénombre de mon appartement ; vous rétablirez sans difficultés, je pense, les bonnes orthographes aux
bons endroits.

laurent 06/07/2012 23:05


Soit je suis très myope (bon OK je le suis plus qu'un peu mais j'espère pas "tès") soit la chose est curieuse : je ne vois pas sur votre blog d'espace pour vous écrire de faon générale. Me
voilà donc obligé de passer par l'option "commentaire" de votre premier (en fait dernier c'est plus raide) texte venu. Bon bref je voulais vous dire, un sourire en coin, que comme vous aimez
commenter le cinéma avec une ironie qui, ma foi, sépare assez efficacement le nanar du bijou (plein de nuances entre les deux, d'accord, mais je résume), que je pensais à vous ce soir parce que
je suis en train de regarder, sur Canal à la demande, "Le sang des Peupliers". Oups lapsus : le sang des TEMPLIERS. Certes ce n'est pas de l'horreur mais on est assez impatient ("on" = ceux qui
comme moi rient de bon coeur à vos chroniques cinéphiliques pour le moins distanciées) de connaître votre avis (ou de lire vos sarcasmes) sur cette tranche médiévale. Pour moi, c'est
L'Agence tous risques en douze cent quinze : une perle.Bon j'arrête "pause" sur ma télécommande et demain, si je suis en verve, je vous parle d'un extraordinaire film d'horreur asiatique qui,
quand je l'ai vu, m'a enfin montré une vraie alternative aux conventions moribondes et répétitives du cinéma d'horreur américain, je veux dire à son épuisement. Mais sans doute l'avez-vous vu :
il y est question de maisons qui selon la légende gardent en mémoire la mort humiliante qui y fut donnée (et donc reçue) et on y voit de longs cheveux effrayants qui sortt des
plafonds...Pardonnez moi de conclure néanmoins comme je conclus toujours quand je cause cinéma : on a manqué sa vie si l'on n'a pas vu Madame Muir de Manckiewicz ou La Nuit du
chasseur de Laughton... C'était ma minute prosélyte ou cuistre, à vous de choisir.

macadam cowboy 04/07/2012 17:55


Triste réalité (virtuelle ?) que celle ci ... J'ai un peu de mal à me faire à l'idée que tout cela ne puisse être que pure littérature. Better luck next time comme on dit là bas, ca veut dire
"meilleure chance la prochaine fois" 

Nombre Premier 16/07/2012 19:29



Je confirme que tout ceci n'est que pure fiction. Mais merci quand même pour les encouragements :)